Critiques

Critique : L’homme qui mit fin à l’histoire, de Ken Liu

27 août 2017
L'homme qui mit fin à l'histoire de Ken Liu - 2

Ken Liu est un écrivain et traducteur américain d’origine chinoise, qui a commencé sa carrière littéraire assez récemment, mais dont la notoriété a explosé dans les dernières années. Sa nouvelle «La ménagerie de papier» a gagné les prix Hugo, Nebula et World Fantasy en 2011. En 2013, il remporte un nouveau prix Hugo pour Mono no aware. Aussi bien dire que j’avais beaucoup d’attentes lorsque j’ai mis la main sur L’homme qui mit fin à l’histoire : un documentaire, paru en 2016 dans la collection Une heure lumière chez Le Bélial’.

 

Contrairement à ce que le sous-titre (un documentaire) laisse entendre, il s’agit bien d’un ouvrage de fiction, une novella.

 

Celle-ci prend la forme d’un (faux) documentaire, ou plutôt de la transcription d’un documentaire audiovisuel. Les descriptions sont froides, factuelles, et encadrent les monologues des personnages interrogés à l’écran, à l’image d’une pièce de théâtre avec ses didascalies. C’est un premier choc : je ne m’attendais pas du tout à ce type de narration.

 

L’histoire est à la fois simple et infiniment complexe. Les professeurs Akemi Kirino et Ewan Wei ont mis au point une machine qui permet à une personne de se transporter dans le passé sans y être réellement : elle peut assister aux événements, mais ne peut intervenir. Et une fois qu’une personne a «vécu» un moment du passé, il est impossible, pour tout le monde, d’y revenir. Wei se dédie alors à retracer – et à dénoncer du même coup – l’histoire (réelle) de l’Unité japonaise 731, passée sous silence par le gouvernement japonais, qui, entre 1936 et 1945, fit des expériences humaines et causa la mort de plus d’un demi-million de Chinois.

 

Cette histoire interroge brutalement notre rapport à l’histoire, qu’elle soit personnelle ou Historique.

 

On y croise une multitude d’intervenants : des personnages dont l’Unité 731 a tué des proches et qui tentent tant bien que mal de faire leur deuil grâce à la machine. On croise aussi des citoyens chinois comme japonais qui souhaitent qu’on cesse de ressasser le passé, ou au contraire qu’on se rappelle, par devoir de mémoire. On constate aussi les enjeux scientifiques et politiques qu’un tel retour sur le passé provoque inévitablement : à qui appartient le passé? Que faire s’il rattrape le présent? Rien n’échappe à Ken Liu, et, en une centaine de pages, il réussit à provoquer une profonde réflexion sur l’histoire et ses conséquences individuelles et collectives.

 

Et c’est là que se trouve le deuxième choc. D’une prémisse aussi simple, Liu aurait pu créer une histoire linéaire ou conventionnelle. C’est en choisissant la forme d’un (faux) documentaire qu’il établit toute la force de sa novella. En donnant la parole à une si grande diversité de personnages et de points de vue, il crée une fresque complexe qui pose une multitude de questions sans toujours y répondre. On ressort de sa lecture la tête pleine des questionnements des différents intervenants, et en admirant l’intelligence de l’auteur qui nous fait ainsi profondément mettre en doute notre propre rapport à l’histoire.

 

L’homme qui mit fin à l’histoire : un documentaire est un texte brillant et provocateur. À la fois profondément humain et analytique dans son traitement d’une tragédie dont on a trop peu parlé, il ne vous laissera pas indifférent. Un texte essentiel.

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