Critiques

Gagner la guerre, de Jean-Philippe Jaworski

11 mars 2017
Gagner la guerre - Jean-Philippe Jaworski

Je n’ai jamais aimé la mer.

Croyez-moi, les paltoquets qui se gargarisent sur la beauté des flots, ils n’ont jamais posé le pied sur une galère. La mer, ça secoue comme une rose mal débourrée, ça crache et ça gifle comme une catin acariâtre, ça se soulève et ça retombe comme un tombereau sur une ornière; et c’est plus gras, c’est plus trouble et plus limoneux que le pot d’aisance de feu ma grand-maman. Beauté des horizons changeants et souffle du grand large? Foutaises! La mer, c’est votre cuite la plus calamiteuse, en pire et sans l’ivresse.

Gesufal Benvenuto

J’ai découvert pour la première fois Jean-Philippe Jaworski avec Janua Vera, publié en 2007 chez les Moutons électriques. J’étais si habituée à lire le fantasy sous sa forme longue que je trouvais l’idée d’un recueil de nouvelles être un pari risqué. Peut-être, mais c’est un pari qu’il a remporté haut la main alliant plume somptueuse et prose sensible.

Deux ans plus tard, Jaworski publie, chez le même éditeur, Gagner la guerre, son premier roman et « standalone ». Il s’agit d’une brique de quasi mille pages, qui enchaîne péripétie après péripétie sans ménagement pour son personnage principal et son lecteur. Gesufal Benvenuto, personnage que l’on rencontre pour la première fois dans la nouvelle « Mauvaise donne », du recueil mentionné précédemment, est un assassin professionnel de la Guilde des chuchoteurs. Devenu maître espion de Leonide Ducatore, un des hommes les plus puissants de la République de Ciudalia (cité-état fortement inspirée de Venise à l’époque de la Renaissance, mais dont le fonctionnement politique rappelle l’Empire romain), il devra mener missions secrètes et basses œuvres et connaîtra emprisonnement et exil.

La force de ce roman se trouve dans le traitement de ses personnages. Nous ne sommes pas aux prises avec des personnages en carton dictés par des principes manichéens. Jaworski a cette capacité d’exposer la nature humaine sans voile, dans ce qu’elle a de plus scabreux et infect, mais aussi de plus intrinsèquement vrai et même, parfois, bon. Et cette nature humaine, c’est le narrateur qui nous la livre. Gesufal ne nous cache rien. Ce sont ses tripes et celles de Ciudalia que l’assassin professionnel étale sur papier.

Si Jaworski sait traiter de l’âme humaine et de ses avenants et aboutissants, il ne cède pas sa place lorsqu’il s’agit de décrire les faits d’armes de son personnage principal. Nullement dépourvu de sales tours, ce dernier ne manque pas d’imagination lorsqu’il s’agit de se sortir de la merde. Fortement inspiré du roman de cape et d’épée, le roman déborde de rebondissements, de « pétages de gueule » et de tromperies. Mais, je dois l’avouer, parfois le nombre de situations rocambolesques se multiplie sans trop se « badrer » du réalisme. Bref, souvent, c’est tiré par les cheveux. Toutefois, la succession de coups de théâtre est savamment entremêlée d’explications politiques et de descriptions d’un réalisme troublant, le tout saupoudré d’un soupçon de magie. Jaworski a su parsemer son intrigue vénitienne de subtils éléments du merveilleux, sans y faire reposer toute son histoire. Les elfes, nains et magiciens sont des acteurs de ce théâtre au même titre que l’assassin et le politicien. Jamais créatures fantastiques ne vous paraîtront appartenir avec autant de réalisme à notre univers, à notre histoire.

Avec Gagner la guerre, Jaworski abandonne le raffinement poétique de sa langue que l’on retrouve dans la majorité des nouvelles de Janua Vera pour adopter un style populaire français qui, pour le lecteur québécois, demande une période d’adaptation. Cependant, cette langue populaire est ici fort à propos et franchement amusante. La langue musicale et crue de Benvenuto est vivante et d’une vulgarité qui contraste à merveille avec l’hypocrisie de Ciudalia et de sa bourgeoisie. Et l’on prend un malin plaisir à déguster les dialogues, un sourire en coin.

Si vous n’avez toujours pas lu Jean-Philippe Jaworski, Gagner la guerre est un excellent départ. Je vous promets une finale comme vous en avez rarement lu. Après presque 1000 pages de préambule, Jaworski n’a eu besoin que de 2 mots pour me faire échapper un rire en pleine heure de pointe, dans le métro. Mais quels mots!

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