Critiques

Les Méandres du Temps – Maître en série

6 janvier 2016
méandre : Sinuosité que décrit un cours d’eau, caractérisée par l’opposition entre une rive concave, abrupte, et une rive convexe, en pente douce.
Roman d’abord paru en 1983, Les Méandres du Temps a fait l’objet d’une édition révisée et définitive, parue en 2004, aux Éditions Alire. Dans l’œuvre monumentale de Daniel Sernine, pourquoi Alire a-t-elle choisi ce titre plutôt qu’un autre? Certes, nous avons affaire ici à une série — La Suite du Temps, et tout le monde sait qu’il s’agit d’un excellent moyen pour une maison d’édition de s’assurer, dans la mesure du possible, un lectorat captif. Mais au-delà de cette évidence se cache une vérité beaucoup plus forte : Les Méandres du Temps constitue un jalon important de l’histoire du genre littéraire québécois. Si l’ouvrage a aussi bien vieilli, c’est qu’il est doté d’une intertextualité riche, avec une référence à peine voilée au Petit Prince, et qu’il regorge de thèmes universels solides qui ne sont pas strictement attachés à une mode ou à une époque, mais à l’être humain et aux cycles, aux rites qui nous font grandir… au fil du temps.
Nicolas est un jeune premier aux talents reconnus au sein de la Fondation Peers, un institut canadien de parapsychologie. Fils adoptif du directeur de l’endroit, il est en pleine crise identitaire et ne s’est toujours pas remis de la mort de sa mère adoptive, survenue quelques années auparavant dans un accident de voiture qui aurait dû également lui coûter la vie. Il doit sa vie à ses pouvoirs qu’il ne maîtrise pas encore tout à fait et qu’il assume difficilement. Rive concave.
Sur la planète Érymède, Karilian est hanté par une prémonition qui le ramène de plein fouet dans son passé sur Terre et qui le plonge dans un futur indistinct, voire dangereux… non seulement pour lui seul, mais pour l’Humanité. Rive convexe.
Ce sont ces deux personnages qui dictent les sinuosités de l’intrigue, souvent en parallèle. La forme est réfléchie et est au service du fond, signe d’une œuvre réfléchie, intelligente et intelligible. La montée de l’un entraîne la chute de l’autre… J’utilise ici des pronoms indéfinis pour ne pas trop vous en dire, mais Les Méandres du Temps demeure un space opera bien ancré dans son époque et emprunte un revirement au space opera le plus populaire de tous les temps: Star Wars. Vous ne trouvez pas que, sur la page couverture, Nicolas a des petits airs de Luke Skywalker… un autre jeune premier promis à un grand avenir en raison de ses pouvoirs. J’en ai déjà beaucoup trop dit!
Tout comme Luke, Nicolas dépassera la tutelle son ''oncle'' pour prendre place dans le destin galactique qui s'ouvre à lui
Tout comme Luke, Nicolas dépassera la tutelle son ”oncle” pour prendre sa place dans le destin galactique qui s’ouvre devant lui.
Un seul élément amène un brin de dissonance à l’ouvrage et marque son historicité et c’est la technologie utilisée : celle du début des années 80. Il est certes rafraîchissant de voir de la science-fiction sans une orgie d’ordinateurs mur à mur, mais l’appareil utilisé par les adolescents de la Fondation Peers, le Trancer, celui qui leur permet d’entrer en télépathie avec d’autre et d’imaginer des mots et des formes, ressemble trop à un bad trip de LSD sur l’air de Dark Side of the Moon.
Outre ce léger problème, plus cocasse qu’autre chose, le premier tome de La Série du Temps est un ouvrage intemporel qui a bien compris que, au-delà de la simple conception de la linéarité du temps qui avance pour ne jamais revenir, les mythes se répètent à travers les générations qui se succèdent en voulant toujours surpasser la précédente. Il y aura toujours un temps pour la formation de l’individualité, la remise en question des institutions sociales, les premiers amours, la saine rébellion et la foi en un avenir plus grand dans un univers qui nous est encore étranger.
Bref, si, comme moi, vous avez eu une grosse passe Pink Floyd et que vous avez hurlé encore et encore : Hey teacher, leave us kid alone ! We don’t need no education! vous parcourrez cet ouvrage avec plaisir. Une véritable leçon de la part du maître incontesté de la littérature québécoise de genre! Un savant mélange d’univers et d’universel…
À l'instar de plusieurs adolescents, Nicolas forge son identité en voulant fracasser le mur des institutions établies.
À l’instar de plusieurs adolescents, Nicolas forge son identité en voulant fracasser le mur des institutions établies.
Vous pouvez me suivre sur Twitter : @joederep

You Might Also Like

No Comments

Laissez votre commentaire!

Recevez nos critiques par courriel!

Recevez nos critiques et nos actualités littéraires directement dans votre boîte courriel!
Courriel
Prénom
Nom
Secure and Spam free...